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• NUMÉRO #04 Art et biodiversité : un art durable ?

Article

Exsiccata ou la rhétorique de l’herbier


Eugénie Denarnaud, École nationale supérieure du Paysage de Versailles

Date de publication : 15 février 2014

Résumé

Le matériau artistique de cette recherche prend forme à Tanger. Le propos est de révéler à travers une collecte minutieuse des actions ou initiatives spontanées des tangérois  et d’éléments extraits du site, ce qui pousse à agir dans le paysage, en se ressaisissant de toute cette matière, à la manière d’un miroir. L’action produite et sa restitution s’adressent aux habitants et à toutes autres personnes ouvertes à ces questions qui interrogent la place de l’homme comme organisme vivant au sein d’un système fini, à savoir la planète.

Cette recherche s‘inscrit dans le champ de l’art car elle prend pour matériau et sujet : le vivant sous toutes ses formes. Si l’on transpose la question du paysage à un système autonome constituant une unité distincte, comment évoluerait-il en contact avec des éléments entrainant sa modification à l’aire de l’Anthropocène ? Quelle serait la résilience d’un paysage confronté au phénomène de globalisation? Qu’est-ce qui malgré tout perdure ?


Table des matières

Texte intégral

À l’aire de l’Anthropocène et de l’avènement de l’écologie politique, l’homme prend conscience que la planète est un système fini. Ses ressources sont limitées et il nous appartient de porter une attention critique aux territoires dans lesquels nous vivons. Faisant partie de l’écosystème nous avons la capacité d’agir sur lui1.  La globalisation, comme phénomène naturel engendré par les humains, est-elle un raz-de-marée qui nivelle tout par le bas et annule ainsi les spécificités des sociétés? Le phénomène de globalisation n’est-il pas un phénomène diffus qui prend parfois un aspect destructeur, mais où néanmoins réside quelque chose qui nous appartient à tous ?

En devenant global nous offrons à l’autre le code pour qu’il appartienne à ce que nous voulons partager de notre monde et de notre culture. Dans l’optique de comprendre ce qui dans la société perdure des sociétés préexistantes, les régions du monde qui sont dans ce moment de bascule d’une échelle locale à une échelle mondiale cristallisent cette réflexion. C’est dans cette pensée, lucide sur les répercussions écologiques d’une société industrielle aujourd’hui globale, que se situe ma démarche d’auteur artiste, dont la matière est faite de ce qui compose les paysages. La nécessité de cette démarche est de donner à voir ce qui malgré tout perdure, d’être « rapporteuse de la nature », pour qu’elle puisse s’exprimer pleinement dans toutes ses formes, y compris sous sa forme humaine.  Une large place à l’observation, à la rencontre, à la création, à l’action et à la contemplation est essentielle. Cette posture passe par le questionnement de la place de l’artiste comme proclamateur de la nature. Il s’inscrit dans une forme de présentation du monde, relevant de l’herbier.  

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Alguier 1

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Alguier 2

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Alguier 3

Algues diverses et crambe maritime rongée par le sel, ramassées sur l’estran côté espagnol, cap Trafalgar, détroit de Gibraltar, 2012.

La rhétorique de l’herbier est une démarche qui en dépasse la définition2. Elle est herbier au sens brut, en tant que création sensorielle. La posture de l’artiste,  du jardinier, est celle d’une curiosité qui conjugue questionnement et humilité par rapport à l’acte créatif, étant tous deux face à ce qui surprend et change toujours. Ces deux rapporteurs de la nature partagent un sens commun. Prendre le temps de contempler ce qui les entoure leur est nécessaire, car cela permet de prendre conscience du paysage. Ainsi nous sommes dans la sensation des choses, les pieds ancrés dans un sol, une terre.  Le paysage n’existe qu’à travers les sensations que l’on perçoit, notamment à travers celle constante de l’horizon. Paysage et horizon sont alors intimement liés. Il faudra le considérer dans son sens large, et non pas uniquement tel que perçu par la vision3. Le contemplatif s’évade de l’ordre du monde pour n’être qu’à ce moment de fusion avec l’environnement. Tout comme la posture du jardinier qui sommeille en nous, elle est ouverte à ce qui est en train d’advenir ; elle comporte peut-être même une valeur universelle. Ainsi présent à ce dont il fait partie, le jardinier, l’artiste comme le contemplatif s’adapte, perçoit, et donc invente ; l’objet de sa création est réduit à néant car il se l’approprie par la pensée, afin de créer des sensations perceptibles par tous différemment.

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Mer Méditerranée, Détroit de Gibraltar, 2012.

La rhétorique de l’herbier consiste à considérer cette compilation d’extraits de nature, comme la matrice d’une conduite de collecte et collection. Ces fragments sont réunis en un grand herbier4 au sens où, à la manière d’une photographie, il montre l’instant. Il partage avec elle la réification. Il est l’enregistrement d’un fragment de paysage, l’endroit où l’on garde la trace. La planche herborisée fixe l’éphémère, parle du temps vécu. L’observation du paysage est un miroir du contexte dans lequel nous sommes. Les détails du quotidien des hommes, la résonnance de leur culture dans ce quotidien, est un des motifs de cette recherche. Le prélèvement des fragments d’un tout est transmis comme une vérité abstraite. Ces ex-votos à la gloire de la terre que sont les herbiers aux sens propres et figurés : collecte sous toutes ses formes y compris transcrite par la photographie, sont présentés comme étant une portion de paysage, un exsicata. Les pièces produites, sont des fragments bruts, qui agencés les uns aux autres dressent un constat perceptif. La violence des actions humaines conduites par un système sociétal dominant induisent souvent un traumatisme. A la manière d’un corps vivant, la société réagit à cet état de fait. Cette réaction aux contraintes et modifications du milieu montrent sa capacité d’adaptation.

Le travail mené sur le détroit de Gibraltar et la ville de Tanger présente un lien indéfectible entre l’acte de création et une forme d’écologie active, car il convoque les données naturalistes qui le composent et considère la place de l’homme et de la société comme un élément du même ordre. Cela se matérialise à travers différents modes opératoires comme l’arpentage, l’observation active, la collecte de fragments, l’écriture cartographique, l’action in situ : installation, exposition, déplacement physique dans le territoire.

Dans ce contexte de réflexion et création par rapport au vivant, nous pouvons nous interroger sur la capacité de résilience d’une ville à l’effet de la mondialisation. Nous  entendrons ici par résilience la capacité d’un écosystème, d’une espèce ou d’un individu à récupérer suite à un traumatisme et à l’intégrer, jusqu’à le néantiser. Réinventer à partir de sa disparition. L’arbre pyrophyte, qui renait de ses cendres, est un symbole de résilience écologique.

Ce phénomène se retrouve dans l’histoire du cinéma au Maroc, depuis l’installation de l’industrie cinématographique dès le début du XXe siècle jusqu’au cinéma indépendant des années 1970, à traves le prisme de l’idéologie politique qu’il véhicule. Un imaginaire cinématographique proprement marocain sourd au moment où le pays se trouve libéré du poids moral et culturel du colonisateur. Si la question de l’identité marocaine, à travers son cinéma d’auteur, conduit au paysage, c’est parce qu’elle interroge cette notion post-traumatique. Le pays subit presque quarante années d’occupation pendant lesquelles les colons français développent l’industrie cinématographique et produisent des centaines de films orientalistes profitant des paysages grandioses du sud du pays. Ce cinéma est le miroir de la politique en place et laisse aux colonisés les rôles de poncifs coloniaux : serviteurs, fourbes, barbares incultes, danseuses aux sept voiles. Il est l’un des lieux où se traduit cette domination idéologique, jusqu’aux années mille neuf cent soixante-dix, où une nouvelle vague naît après l’indépendance du pays en 1956. Largement inspirée par les leçons de Roland Barthes à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, elle questionne cette notion d’identité et remet les marocains au centre de ses œuvres.

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Hafsa et l’océan, Tanger, 2013.

La ville de Tanger fait partie de ces villes du pourtour méditerranéen qui vont subir les influences de la globalisation économique. La mer Méditerranée est un des points d’impact du phénomène de globalisation par sa centralité, son rayonnement culturel, son histoire. Le creusement du canal de Suez change le flux des marchandises et modifie encore aujourd’hui le pourtour de la mer intérieure ainsi que les manières de vivre en Méditerranée. Les changements entrainés par le mouvement global des marchandises induisent de nouvelles plateformes industrielles. Elles se superposent aux cultures qui préexistent au phénomène. Entre société locale en autosuffisance et société inscrite dans la globalisation, la vie se réorganise.

Cette vague d’industrialisation change les paysages car elle modifie la société, néanmoins ceux-ci montrent une profonde résilience à ce nouveau système. Ils cristallisent un paradoxe car tout semble tourné vers ce nouveau développement et en même temps il reste de la place au flou. L’appropriation des espaces et l’empreinte humaine qu’ils traduisent, constituent l’expression d’une culture, d’une identité de la même manière que le cinématographe la transpose. Les paysages sont les supports des cultures et traduisent spatialement leurs particularités. Il est le lieu où l’on imprime l’expression de notre quotidien. A la fois, c’est ce quotidien qu’il s’agit de documenter et ce sont ces observations qui mènent à l’action par un système d’installations in situ dans le grand paysage du détroit de Gibraltar.

Parler de la mer Méditerranée, c’est jouer en permanence entre les échelles. Elle est un des hauts lieux de basculement d’une société locale à un monde global. Elle oscille entre macrocosme et microcosme. D’un monde immense, aire culturelle étendue, terre d’échanges depuis le VIe siècle avant Jésus-Christ, mer de mondialisation, elle devient une étape dans le chemin de la circumnavigation des cargos marchands autour du monde. D’une mer à conquérir sans cesse, pleine d’inconnu, de mystère, elle devient une petite écorchure sur l’écorce terrestre par laquelle couper, pour écourter le chemin vers l’Asie et éviter de contourner l’Afrique par le Cap de Bonne Espérance5. Sa situation géographique en fait un terrain d’étude privilégié, dans un paradoxe permanent.6  

La mer intérieure est devenue mer passage7. Le détroit aux confins d’un monde en était la porte. Aujourd’hui, il est une station-service dans le chemin de la circumnavigation. Les ports d’Algesiras en Espagne, de l’enclave britannique de Gibraltar, concurrencés maintenant par le nouveau hub portuaire de Tanger-Med côté marocain, ont de quoi rassasier les supertankers et porte-conteneurs qui filent vers l’est. Tanger, ville du détroit, est donc aux portes de la Méditerranée. Elle est mondialisée depuis toujours car sur l’itinéraire des marchands par sa position aux extrêmes : sud de l’Europe et nord de l’Afrique. Elle est là où les deux continents se rejoignent. Elle était le far west, la dernière cité après les colonnes d’Hercules. Aujourd’hui elle est sur le passage du flux commercial. Cela se traduit par l’urbanisation rapide de la ville qui doit faire face à un afflux massif d’ouvriers, ainsi qu’au relogement ou au déplacement des tangérois du centre ville qui accèdent à la propriété.

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Panneaux immobiliers, Tanger, 2009-2013

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Nouvelle route, Rahrah, Tanger, 2012.

Cette urbanisation anarchique, liée au développement industriel de la ville, laisse entre les tartines de béton des nouveaux quartiers d’immeubles, les rubans de route et les lotissements de maisons privées, des possibilités de passages pour les humains et leurs troupeaux. Ici malgré la ville en chantier, l’explosion démographique, due à l’arrivée d’un exode rural en recherche d’emploi dans les nouvelles zones industrielles, n’empêche pas les habitants de parcourir leur territoire comme toujours. Ici perdure cette particularité toute méditerranéenne, semble-t-il, de pouvoir aller, libre, entre la terre de l’arrière pays et le bord de la mer.

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Grottes d’Hercules, Achakkar, Tanger, 2013.

C’est précisément dans cette brèche que se révèle l’objet de la recherche entreprise, à savoir l’étude des perméabilités urbaines, et humaines incarnant la résilience de la ville aux effets de la mondialisation. Comment se fait-il qu’ici il n’existe aucun terrain vague qui ne soit réapproprié par le parcours des animaux, aucun coin de terre arable qui ne soit planté de jardins vivriers où d’agrément, aucun jardin public où ne s’allongent les passants, aucune grille d’arbre où ne s’épanouissent des tournesols protégés du soleil par un oranger amer leurs offrant son ombre? La notion d’espace public est parlante dans cette ville où chaque rond-point est investi par le voisinage aux heures fraîches de la tombée du jour. Ici on appelle ça le paseo, comme en face, en Espagne. Partout où le terrain est accueillant on s’assoit, on s’assoupit, on se repose sur l’herbe moelleuse, on cultive, on investit l’espace librement.

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Grille d’arbre improvisée dans un trottoir neuf, Dradeb, Tanger, 2012 /

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Grille d’arbre plantée, Dradeb, Tanger, 2012

De l’observation de ce quotidien affleurent les sensations de la ville en mouvement. Depuis quelques années déjà, ce flou, évoqué plus haut, se retrouve dans la ville construite en des espaces particuliers ; il n’existe pas ici de terrains abandonnés infranchissables. Tout est parcouru par les hommes, les bêtes. On trouve des moutons jusque dans les rochers et des chèvres à flanc de falaise. Cette ville possède en elle des couloirs de campagne. Cette perméabilité terre-mer-terre est en bascule face à un mode d’organisation du territoire valorisant l’accès au littoral à une gentrification croissante. Ces dynamiques contradictoires invitent à l’action in situ. La ville de Tanger est pleine de jardinières et de jardiniers pirates, poètes aux origines urbaines ou paysannes, dont le travail de la terre s’exerce sur des parcelles libres d’affectation. Pirates car ils vont spontanément choisir un lopin de terre pour y mener une action d’appropriation momentanée et gratuite. En général, la récolte des fruits, légumes, herbes va à la famille, aux voisins, aux amis. Ils créent délibérément les conditions de leur tranquillité. Ils construisent à la fois le paysage, y portent un regard et une action bienveillante et s’y expriment. Le caractère éphémère, actif, fécond mais non pécuniaire de leur production renvoie à la définition de l’utopie pirate8.

La ville de Tanger est pleine de ces zones autonomes temporaires. Elles ont parfois des noms, mais n’existent sur aucunes cartes. Elles échappent à l’affectation des choses. Elles sont là, dans toute leur splendeur, le temps de disparaître ailleurs. Le jardinier, le berger ou le promeneur, contribuant à la création de ces espaces, sont souvent à l’image de ce qui se crée à leur contact ou par leur volonté, des figures contemplatives. Le jardinier, l’artiste comme le contemplatif ménagent une place qui leur est propre dans un temps précis. Ils se posent et regardent le monde en mouvement, présent à leurs sens. Ils sont dans une forme de plénitude dont la temporalité n’existe que pour eux-mêmes. Ce temps de suspens, d’apparente fixité semble contenir la matière d’une contestation possible, par le simple fait qu’ils s’abstraient d’un mouvement global englobant. Cette simple posture échappe à toute rentabilité. Elle est un silence, une respiration. Ainsi ils se placent en retrait du système de l’économie de marché. Ils échappent à tout programme.

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Appropriation, potager de thé, Ziaten, Tanger, 2012.

  

Le jardinier est une manifestation de l’écologie comme posture critique car il incarne, outre son universalité, un décalage dans le temps et un processus d’invention de son être au monde. C’est une posture active de la perception. Les lieux sans affectation, où l’appropriation est possible, racontent beaucoup sur la manière d’habiter un territoire. Si l’écologie est la science des conditions d’existence9, elle concerne directement le jardinier. Jardiner est donc une condition de la vie au sein de cet ensemble dans lequel nous vivons. Le jardinier est un inventeur perpétuel car il travaille avec la nature10. L’écologie, en tant que science des écosystèmes partage donc avec lui son objet. L’art comme l’écologie nous poussent à inventer. L’un comme l’autre placent l’homme dans un état de réceptivité aux choses, et donc à l’invention. Partant de ces observations, l’écologie est liée à tout projet artistique. Il appartient à l’artiste de créer à partir de cette matrice que représente le flou dans l’organisation spatiale. Comme, à Tanger, rien n’est programmé de manière globale les choses se frôlent, se touchent, s’annulent parfois ; il y a toujours des espaces qui résistent envers et contre tout à la ville construite et permettent aux paysans-pêcheurs d’aller voir la mer. Les transversales découlent de ce rapport fondateur, exclu des plans d’urbanisme. Cette négation relaye au second plan toute une partie de la population qui pratique ce territoire. L’agriculture disparaît au profit de l’industrie, et la marina de plaisance remplace le port de pêche. Il se retrouve hors-cadre.

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Ville construite, Tanger, 2012

Le projet agit dans ce temps de bascule. La fabrication d’un objet que tout le monde aurait pu faire : un banc ode au gobeur, matérialise l’espace de contemplation. Lorsqu’on est face à la mer, dans ce paysage, on se sent seul au monde. Mais il y a toujours quelqu’un qui s’y absorbe aussi à côté de nous. Les gobeurs sont ces contemplatifs.11

En gobant, nous happons le paysage et le gardons dans nos tripes. Tanger est une ville de gobeurs12. L’utilisation de palettes industrielles, transformées et chaulées incarnent le matériau brut recyclé. Le banc signifie s’asseoir à plusieurs, et regarder. Regarder la vue, le paysage. Ils sont installés dans quatre lieux très précis dans la ville. Dans des espaces communs, librement parcourus, accessibles. Ils sont là où les transversales finissent. En haut de la falaise. Ces bancs sont un manifeste dans le temps du basculement que vit la ville. Ils sont là où, de toute façon, demain, ils ne seront plus. La géographie de Tanger avec ses reliefs collinéens, fait que de partout nous sommes sur le belvédère du monde. On est au carrefour, on voit se qui se passe. Ils sont des lieux de fête où l’on se rend, au terme de la traversée du paysage. Ils sont à l’aboutissement, là où le temps se suspend, au présent absolu.

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Ode au gobeur, installations : bois, chaux vive, Tanger, 2012.

Les bancs installés,  la démarche est poussée jusqu’à la restitution de l’action, par leur exposition sous forme de photographies affichées. Ces bancs trouvent un écho de l’autre côté de la ville. Ils sont une invitation à aller voir la mer. Les affiches sont placardées sur un mur d’immeuble neuf recouvert demain par un autre immeuble; sur un poste électrique, sur un muret bientôt détruit, sur une bergerie de fortune, improvisée dans une ruine. Elles affirment le droit au regard et au déplacement,  en sursis.

Ce droit au regard prend une seconde forme. Il est transposé à ceux qui travaillent dans les usines et vivent derrière. Tandis que la liberté à aller voir le détroit est en voie d’être privatisée, cette action expose, invite les habitants à venir voir ces lieux.  La mer revient au premier plan, comme si la ville construite avait été happée. Le cadre donne à voir le détroit, l’expose dans ces quartiers dont il est coupé, par la spéculation toujours plus importante «en vue de la mer». La place au regard, élément actif de notre perception, est une condition à la contemplation. Contempler est la mesure active de notre participation aux événements. C’est ce qui nous fait être pleinement au présent.

Le dernier volet de ce travail se déroulera sous forme d’une invitation à parcourir les transversales matérialisées par les installations et leurs échos. La pièce finale fera état de ces trois moments : installation, exposition, parcours vécu. Le déplacement physique avec les habitants promeneurs, jardiniers pirates, gobeurs disponibles ou toute autre personne curieuse de parcourir le blanc des cartes clôt la démarche. Il s’agira d’éprouver cette transhumance, autrefois quotidienne, par les couloirs des possibles, encore accessibles aujourd’hui.

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Fenêtre sur le détroit, Tanger, 2012.

Ce travail constitue une généalogie de l’évolution urbaine à Tanger. Elle s’inscrit dans une démarche artistique contemporaine, poétique et responsable.

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Chardon Marie, vipérines et grue, oued Tchate, Tanger, 2013.

Cela contribue à éveiller nos consciences sur les éléments humains et spatiaux qui, aujourd’hui, nous préparent à demain. Dans quelle ville globalisée serons-nous ? Ce phénomène est happé par les sociétés qu’il touche. Il s’y immisce, s’y fond. Le but est de montrer un état des lieux, de regarder le présent en face ; de montrer les femmes et les hommes qui habitent ici, les rencontrer et prendre le temps d’échanger avec eux. Le terrain est fondamental dans cette approche. L’arpentage et la rencontre servent à dresser un état de fait. Prendre comme base de travail le fait d’être pleinement conscient de ce qu’il advient et de le révéler, est, en soi, un postulat critique. Interroger ces changements est une manière de les comprendre, de savoir pourquoi on les accepte, ou pas. Aiguiser son regard et constater ce qui est, c’est prendre en compte tout ce qu’il advient et composer « avec » et non « contre ».  La démarche exposée est dynamique. Elle se propose d’être une vue subjective d’un présent objectif. Elle propose une expérience de l’immersion dans un quotidien qui nous renvoie à notre universalité. Le propos n’est pas dans la nostalgie ou l’acrimonie mais dans la compréhension des sensations éprouvées, au contact d’une société humaine qui subit un changement radical, ici, maintenant13. Cette pensée ne s’inscrit-elle pas dans la réévaluation du land art  comme art total dans la nature, à l’heure où la green esthétique relèverait trop souvent d’un arte fact vide de sens, ou à une promotion lucrative sous couvert de vert ?

ENSP/ Ecole nationale supérieure du Paysage de Versailles

Gilles Clément paysagiste, théoricien & Professeur Emérite à l’ENSP Versailles,

Claire Guézengar romancière, critique d’art & directrice du département art à l’ENSP Versailles,

Gilles Tiberghien philosophe, historien d’art, Professeur à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.



Notes de bas de page


1 L’anthropologue Philippe Descola  dit la nécessité qui incombe à notre société, désormais globale, dans son ouvrage Par-delà nature et culture : « C’est à chacun d’entre nous, là où il se trouve, d’inventer et de faire prospérer les modes de conciliation et les types de pression capables de conduire à une universalité nouvelle, à la fois ouverte à toutes les composantes du monde et respectueuse de certains de leurs particularismes, dans l’espoir de conjurer l’échéance lointaine à laquelle, avec l’extinction de notre espèce, le prix de la passivité serait payé d’une autre manière : en abandonnant au cosmos une nature devenue orpheline de ses rapporteurs parce qu’ils n’avaient pas su lui concéder de véritables moyens d’expression. » édition Gallimard, collection NRF Bibliothèque des sciences humaines, 2005, Paris, p. 552.
2 Pour reprendre les termes de Pierre Restany, elle relève : «  d’une ouverture majeure de la conscience. La tendance à l’objectivité du constat traduit une discipline de la perception, une pleine disponibilité au message direct et spontané des données immédiates de la conscience. Du journalisme, mais transféré dans le domaine de la sensibilité pure, l’information sensible sur la nature. » Nouveau manifeste du naturalisme intégral, « L’Amazone », écrit au Brésil le 3 août 1978, éditions Critères, 2012, Grenoble, p. 22.
3 Voir Erwin Straus, neurobiologiste germano-américain, dans son ouvrage Du sens des sens – Contribution à l’étude des fondements de la psychologie, 1935, édition française Jérôme Millon, Grenoble, 2000. Comme le dit l’auteur  p. 378 : « Dans le paysage nous sommes entourés d’un horizon ; aussi loin que nous allions, l’horizon se déplace toujours avec nous. »
4 Voir Les Carnets du Paysage  La Plante,  N°26 ,  texte introduit par Marc Rumelhart  « Recrudescence de l’herbier », édition Actes sud & ENSP Versailles, avril 2014.
5 Braudel Fernand, La Méditerranée L’espace et l’histoire, collection Champs histoire, édition Flammarion, Paris, 1985.  L’auteur l’évoque dans son immensité aujourd’hui réduite à l’espace d’un grand lac. «N’oublions pas que la Méditerranée d’Auguste et d’Antoine, ou celle des croisades (…) c’est cent fois, mille fois les dimensions que nous révèlent nos voyages à travers l’espace marin et aérien d’aujourd’hui. (…) A elle seule elle était jadis un univers, une planète. » page 48.
6 Op.cit. « La Méditerranée c’est tout à la fois s’immerger dans l’archaïsme des mondes insulaires et s’étonner devant l’extrême jeunesse de très vieilles villes, ouvertes à tous les vents de la culture et du profit, et qui depuis des siècles surveillent et mangent la mer. », p. 8.
7 Op.cit. « Le processus qui menace la Méditerranée et qui aura finalement raison d’elle, ce n’est rien que le déplacement du centre du monde, de la mer intérieure à l’océan Atlantique. », p. 178.
8 Hakim Bey, TAZ Zone Autonome Temporaire, 1985, première édition française édition de l’éclat, Paris, 1997.
9 Selon l’inventeur du terme Ernst Haeckel, la « science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d’existence »., in Morphologie générale des organismes,  "Generelle Morphologie der Organismen" , édition Reimer, Berlin, 1866, page 127.
10 Comme le dit Gilles Clément, théoricien  et écologue humaniste dans son ouvrage Toujours la vie invente, édition L’Aube, Paris, 2008.
11 Terme emprunté à Emmanuel Hocquard dans son ouvrage Une grammaire de Tanger/ Les coquelicots, édition CIPM, Marseille, 2008, p. 70.
12 Ce terme fait l’objet d’un article dans Les Carnets du paysage/ Nourritures, N°25, édition Actes Sud & ENSP, Versailles, 2013, p. 129.
13 Op.cit. Nouveau manifeste du naturalisme intégral, Pierre Restany, province du Haut Rio  Negro, Brésil, 3 août 1978« Nous vivons aujourd'hui deux sens de la nature. Celui ancestral du donné planétaire. Celui moderne de l'acquis industriel urbain. On peut opter pour l'un ou pour l'autre, nier l'un au profit de l'autre, l'important c'est que ces deux sens de la nature soient vécus et assumés dans l'intégrité de leur structure ontologique, dans la perspective d'une universalisation de la conscience perceptive. Le Moi embrassant le Monde et ne faisant qu'un avec lui, dans l'accord et l'harmonie de l'émotion assumée comme l'ultime réalité du langage humain », p.  24.

Pour citer cet article


Denarnaud Eugénie. Exsiccata ou la rhétorique de l’herbier. [plastik] [en ligne], • NUMÉRO #04 Art et biodiversité : un art durable ?, 15 février 2014. Disponible sur Internet : http://art-science.univ-paris1.fr/plastik/document.php?id=876. ISSN ISSN 2101-0323.




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